Lâinitiative de cette contribution Ă lâhistoire du Royaume de Loango mâa Ă©tĂ© inspirĂ©e par des Ă©crits dont la tendance consiste habituellement Ă dĂ©prĂ©cier, dĂ©nier et falsifier les rĂ©alitĂ©s de lâhistoire africaine. A cela sâajoute surtout le fait quâune certaine opinion ne reconnaĂźt guĂšre que lâEtat du Loango a existĂ© en tant quâentitĂ© autonome par rapport Ă son grand voisin le Kongo. Ceci est dâautant plus inadmissible quâon ne saurait continuer Ă jouer le jeu des tenants de la suprĂ©matie blanche et de lâeurocentrisme qui, pour des motivations obscures, sâemploient Ă falsifier lâhistoire de lâhumanitĂ©, tout en relĂ©guant lâAfrique et les peuples africains dans lâan historicitĂ©s.
Dâaucuns ne reconnaissent dâhistoire Ă lâAfrique quâĂ partir du contact avec lâOccident, câest-Ă -dire quand celui-ci y introduit lâĂ©criture. Face Ă cette ignoble imposture, nous avons le devoir de poursuivre la noble Ćuvre de réécriture de lâhistoire africaine initiĂ©e par Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, ThĂ©ophile Obenga et bien dâautres. Le devoir de mĂ©moire veut aussi que les plus faibles, qui se font Ă©craser par les puissants de ce monde, fournissent leur version de lâhistoire, car dit un proverbe africain : âTant que les lions nâauront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront Ă glorifier le chasseur.â
Ăcrire une histoire est une chose, mais faudrait-il encore lâenseigner et la vulgariser, car le grand public nâa pas accĂšs aux quelques rares ouvrages traitant de cette histoire authentique de lâAfrique. A cet effet, lâinternet se rĂ©vĂšle ĂȘtre un mĂ©dia essentiel ou du moins une alternative des plus appropriĂ©es.
Mbanza Kongo ou le foyer des origines :
Aux environs de 1275 (XIIIe siĂšcle de notre Ăšre) une population, bantu installĂ©e sur lâune des rives du puissant Nzadi âfleuveâ situĂ© au coeur de lâAfrique, parvient Ă bĂątir lâun des plus grands Ătats de lâhistoire du monde noir. Ntinu Wene ou Nimi a Lukeni, hĂ©ros fondateur et civilisateur du Kongo, Ă©rigea sa capitale sur un plateau dominant tout le pays. Cette citĂ© fut nommĂ©e Mbanza Kongo dia Ntotila âcitĂ© du roiâ ou Mbanza Kongo dia ntete âcitĂ© originelleâ encore appelĂ© Nâkumba Ngudi âle nombril de la mĂšre.â Le Kongo comptait neuf provinces dont trois se sĂ©parĂšrent trĂšs tĂŽt pour sâĂ©riger en royaumes indĂ©pendants : Ngoyo, Kakongo et Loango.
Le gĂ©nie du peuple kongo, en tant quâacteur principal de son destin, Ă©tait tel quâau cours de son Ă©volution, cet Ătat connu un dĂ©veloppement socio-culturel, politique et Ă©conomique des plus notables. Nâen tĂ©moignent que ces Ă©crits du chroniqueur allemand LĂ©o Frobenius: âPlus au sud, dans le royaume du Congo, une foule grouillante, habillĂ©e de âsoieâ et de âveloursâ, de grands Ătats bien ordonnĂ©s et cela dans les moindres dĂ©tails, des souverains puissants, des industries opulentes. CivilisĂ©s jusquâĂ la moelle des os!â Comme on peut le constater, le royaume de Kongo avait dĂ©jĂ atteint son apogĂ©e lorsque le navigateur portugais Diego CĂŁo rentre en contact avec les Kongo en 1482. A cette date les europĂ©ens ont la surprise de fouler le sol dâun peuple industrieux et dont le gĂ©nie sâest illustrĂ© dans divers domaines tels que lâartisanat : tissage du velours de raphia, travail de lâivoire, tannage de peaux, fabrication dâustensiles en cuivre. Lâextraction miniĂšre et le travail de la forge connaissent une avancĂ©e significative (1). Le commerce transfrontalier avec les Etats voisins, notamment le royaume de Makoko, est florissant. A cela sâajoute un systĂšme monĂ©taire soutenant les transactions commerciales.
Mais en dĂ©pit de cette dynamique de dĂ©veloppement endogĂšne, et peu avant lâarrivĂ©e des portugais, la croissance dĂ©mographique perpĂ©tuelle du Kongo est telle quâune frange de la population entreprend une aventure, en quĂȘte de nouvelles terres. Aussi des migrants kongo franchissent le majestueux Nzadi âfleuveâ ou Kwangu (2). Une fois sur la rive gauche, ils mettent le cap en direction du Nord-Ouest, longeant ainsi le littoral Atlantique. Les Buvandji, forgerons conquĂ©rants Ă la tĂȘte des clans kongo, sâimposent par les armes dans la rĂ©gion de Loango vers la fin du XIVe ou le dĂ©but du XVe siĂšcle. âLeur installation se fait par la force et non par le droit, car la stricte matrilinĂ©aritĂ© observĂ©e par les Vili leur interdit dâĂ©pouser une fille du clan des maĂźtres autochtones de la terreâ(3). Selon Hagenbucher-Sacripanti, âdes clans importants de Bawoyo (4) et de Bavili apparaissent sur la cĂŽte de Loango dĂšs le XVIe siĂšcle. Ils sont composĂ©s de forgerons groupĂ©s en une puissante confrĂ©rie, celle des Buvandji, appuyĂ©e sur un corps de guerriers entreprenants sâimposant aux populations locales (5).â
Le clan Buvandji est dâessence royale ceci est attestĂ©, comme lâaffirme A. Merlet : âpar la nature de ses activitĂ©s de forgeron. Le fer, apanage du roi, restera le symbole du pouvoir royal chez les peuples du Kongo, du Loango ou du sud-ouest du Gabon (6)â. AprĂšs sâĂȘtre assurĂ© de la conquĂȘte des terres, les 27 clans primordiaux groupĂ©s autour des guerriers Buvandji, sâengageront dans la crĂ©ation dâun Ătat structurĂ© et hiĂ©rarchisĂ©, nommĂ© Loango, avec Ă sa tĂȘte un monarque. Le vocable Loango dĂ©coule de la racine ngo âlĂ©opardâ. Loango se comprendrait alors comme âla terre du lĂ©opardâ, animal dont la singuliĂšre fĂ©rocitĂ© frappa les esprits. Ce redoutable fĂ©lin, rencontrĂ© et combattu par les ancĂȘtres kongo lors de leur migration, est naturellement devenu le symbole de la puissance, du pouvoir, et de la seigneurie. Ătymologiquement [lwa-ngu] dĂ©signe la force dont le lĂ©opard est lâincarnation, la fonction, la dignitĂ© royale et le pouvoir au sens le plus complet du terme. Et par extension ce vocable est devenu le nom dâun Ătat, dont la volontĂ© affirmĂ©e du peuple bĂątisseur voulait, puissant et fort.
Hagenbucher-Sacripanti (7) rapporte, selon la tradition orale, le mĂ©morable rĂ©cit de la migration ou exode des Kongo. Il convient de souligner que ce texte mythique a une valeur de reconstitution historique et non de tĂ©moignage prĂ©cis et vĂ©rifiĂ©, mais des Ă©lĂ©ments assez troublants, relatifs Ă lâanthroponymie, la toponymie et lâhydronymie constituent, Ă plus dâun titre, des indices rĂ©vĂ©lateurs quant aux pĂ©ripĂ©ties ayant prĂ©sidĂ© Ă lâĂ©mergence de lâĂtat de Loango.
Migration et fondation du royaume de Loango :
âIl y a fort longtemps une masse importante de Bayombe sâĂ©branla dans la rĂ©gion de Kongo dia Ntotila (ou Kongo dia Ntete), vraisemblablement pour trouver de nouvelles terres cultivables, sous la conduite dâun chef prestigieux nommĂ© Bunzi qui devait ĂȘtre dĂ©ifiĂ© aprĂšs sa mort, et dont le sanctuaire se trouve Ă Moanda. Parvenu devant le grand Nzadi âfleuveâ, obstacle redoutable, Bunzi aurait Ă©cartelĂ© les eaux en se frappant la cuisse en haut de laquelle Ă©taient attachĂ©s de nombreux talismans (mati, sing, buti) et traversĂ© le lit du fleuve, suivi de la population quâil guidait.
Peu aprĂšs intervint la premiĂšre divergence stratĂ©gique parmi les Ă©migrants qui se scindĂšrent en deux groupes : ceux qui devinrent plus tard les BatĂ©kĂ© dĂ©cidĂšrent de suivre le cours du fleuve et de sâenfoncer Ă lâintĂ©rieur, vers le Nord-Est, tandis que ceux que lâon appela les Bavili, beaucoup moins nombreux, dĂ©cidĂšrent nĂ©anmoins de continuer leur route et de forcer le destin malgrĂ© leur petit nombre (le nom Vili viendrait de kuvilakana: âsâen sortirâ). âNous nous en sortironsâ auraient-ils lancĂ© comme par dĂ©fi Ă lâendroit des autres membres qui leur reprochaient cette sĂ©paration et surtout le fait de poursuivre lâaventure sans le gros du groupe.
En mĂ©moire de cette sĂ©paration, le nom du lieu devint Cabinda dĂ©coulant de kukabuka âse sĂ©parerâ. Landanaanu ! Suivez-vous les uns les autres leur dit Bunzi, et ils arrivĂšrent ainsi, en longues files, dans un lieu quâils nommĂšrent Landana (du verbe kulandana), puis sâĂ©cartant lĂ©gĂšrement de leur itinĂ©raire, ils sâĂ©tablirent en un endroit quâils appelĂšrent Mpita (du verbe kuvita âmarquer un arrĂȘtâ, âbifurquerâ) et y restĂšrent quelques annĂ©es. SâĂ©tant remis en route (sous la conduite dâun guide dont on ignore le nom ; il nâest plus question de Bunzi Ă partir de cet endroit), ils dĂ©cidĂšrent de se fixer dĂ©finitivement en un lieu quâils appelĂšrent Nâbanda (du verbe kubanda âfixerâ, âenfoncerâ).
Les annĂ©es passĂšrent, le pouvoir se hiĂ©rarchisa, une caste dirigeante hĂ©rĂ©ditaire sâĂ©rigea, une noblesse apparut qui rĂ©sida en un lieu particulier qui reçut le nom de Siafumu âpays des princes.â
Deux pĂȘcheurs quittĂšrent un jour Nâbanda de leur propre chef, et marchĂšrent le long de la cĂŽte quâils Ă©taient curieux de dĂ©couvrir. Ils firent halte sur une plage qui porte aujourdâhui le nom de Nâbu Tchibeta depuis laquelle ils pĂȘchĂšrent de nombreux poissons dont ils fumĂšrent et emportĂšrent la moitiĂ© sur le chemin de retour, abandonnant le reste. Ils firent part au roi de leur dĂ©couverte et de nombreuses personnes les suivirent lorsquâils retournĂšrent dans cet endroit privilĂ©giĂ©, pour y fonder un village auquel le roi donna le nom de Bwali âdeuxâ en souvenir des deux pĂȘcheurs qui en firent la dĂ©couverte.
EncouragĂ© par cet Ă©vĂ©nement, le roi envoya des Ă©missaires le long de la cĂŽte avec mission dâaller aussi loin vers le Nord quâils le pourraient.
AprĂšs avoir marchĂ© plusieurs jours, les explorateurs furent arrĂȘtĂ©s par la largeur et le dĂ©bit dâun cours dâeau. Ils sâen retournĂšrent vers leur chef auquel ils rapportĂšrent leur dĂ©couverte: âmwila wakwilakanaâŠâ âle fleuve sâĂ©tend au loinâŠâ De cette expression, le nom du fleuve devint naturellement Kwilu.
Le roi dĂ©clara quâil se rendrait sur place, mais y envoya dâabord une partie de la population qui reçut lâordre dâĂ©migrer et de sâinstaller sur la rive droite de ce cours dâeauâŠ
Les plus robustes tentĂšrent donc de traverser Ă la nage au moyen dâune corde joignant les deux rives. Ce moyen de passage (qui porte le nom de nsonzi) sâavĂ©ra trop lent et lâon construisit un radeau sur lequel on fit traverser femmes, enfants, chiens et paquets. Un grand nombre de clans se rendirent ainsi sur la rive droite du cours dâeau, oĂč le roi les rejoignit afin de juger de lâopportunitĂ© du choix de leur lieu dâinstallation. Son arrivĂ©e fut marquĂ©e par une grande fĂȘte, au cours de laquelle le samba âboisson de palmeâ coula gĂ©nĂ©reusement, les danseurs se dĂ©pensĂšrent autour des feux, les nganga âdevins et magiciensâ torses et visages colorĂ©s dâocre et de kaolin, agitant leurs bikunda âgrelots en boisâ invoquĂšrent les bakulu âmĂąnes des ancĂȘtresâ, suppliĂšrent les bakisi basi âgĂ©niesâ de favoriser cette nouvelle installationâŠ
A lâaube, le roi Ă©tendit les bras et fit faire silence : devant le peuple, il parla des pĂ©ripĂ©ties du voyage et de la traversĂ©e du fleuve dont la largeur lâavait fort impressionnĂ© et auquel il attribua, reprenant lâexclamation du premier messager qui lui avait fait part de cette dĂ©couverte, un nom qui devait lui rester : Kwilu (de kukwilakana â sâĂ©tendreâ). Puis il demanda sâil nây avait pas eu dâaccidents ni de retards, enfin si tous Ă©taient lĂ : lwalunge ? âĂȘtes-vous au complet ? Sâenquit-il dâune voix forte, et la foule acquiesça ensemble: éééh! twalunga ! âOui! Nous sommes tous lĂ !â De ce cri du peuple naquit aussitĂŽt le nom de Tchilunga attribuĂ© Ă cet endroit qui devait plus tard prospĂ©rer, recevoir lâapport de nouveaux et nombreux clans, pour enfin devenir lâune des plus riches provinces du royaume de Loango.
Puis le roi se fit prĂ©senter le dĂ©nommĂ© Loemba qui avait soutenu les danseurs en battant le ngoma âtambourâ, le fĂ©licita pour son Ă©nergie et sa dextĂ©ritĂ©, lui annonça que son clan sâappellerait dĂšs lors, Ngoma Tchilunga et la rĂ©gion Tchilunga Loemba. Cet Ă©change de particule constituait lâattribution dâun titre de noblesse locale et devait rappeler Ă tous que, par le jeu de Loemba, le peuple sâĂ©tait rĂ©uni et avait dansĂ©, pour la premiĂšre fois sur la terre de Tchilunga. Cependant certains parents de Loemba ne furent nullement satisfaits de lâattribution de cette nouvelle charge, car ils pressentirent lâobligation qui serait faite Ă un membre du clan de battre le ngoma en toute circonstance officielle⊠office honorable, mais combien extĂ©nuant ! Ces mĂ©contents sâenfuirent, courbĂ©s, se dissimulant dans les fourrĂ©s. Ils fondĂšrent plus loin un autre clan qui reçut le nom de Bamandu, mais gardĂšrent le mĂȘme nâvila âtotemâ âemblĂšmeâ, Ă savoir le lubuku, sorte dâĂ©cureuil Ă la fourrure tachĂ©e de roux. Le clan Ngoma Tchilunga sâĂ©tait, en effet, vu attribuer cet emblĂšme, car le fait de jouer du ngoma rend les fesses rouges (on est assis sur la caisse du tambour) ainsi que les mains et pieds puisquâon en bat la mesureâŠ
DĂšs lâapparition du soleil, le roi ordonna Ă quelques hommes de sâembarquer en pirogue et de remonter le cours du Kwilu aussi loin quâils le pourraient, sous le commandement de son frĂšre aĂźnĂ© Makaya NdjimbiâŠ
Les voyageurs arrivĂšrent un jour Ă lâembouchure dâun affluent du Kwilu dont lâaccĂšs se rĂ©vĂ©la trĂšs difficile en raison de tchivemba âhautes herbesâ quâils durent couper Ă mesure quâils avançaient, en les retournant prĂ©alablement avec la pagaie pour les Ă©carter. Ils se plaignaient de ce dur travail en maugrĂ©ant : ntombu lyambu âcela va crĂ©er des ennuis!â car tous craignaient dâĂȘtre blĂąmĂ©s par le roi du retard quâils prenaient au cours de cette pĂ©nible avance. Câest alors quâils sâunirent en un seul clan qui reçut le nom de bayali bayala tchivemba âles gens qui ont retournĂ© le tchivemba, et quâils appelĂšrent la riviĂšre Nâtombo avant de rejoindre le Kwilu Ă Mfilu. Makaya Ndjimbi planta un baobab Ă Tuba et Ă Ngoto en signe de passage.
Ils arrivĂšrent enfin Ă lâembouchure de la Lukulu, puis en un endroit oĂč ils dĂ©cidĂšrent de sâinstaller, quâils appelĂšrent Nkaka Mweka âun seul ancĂȘtreâ rappelant leur communautĂ© dâorigine avec ceux qui Ă©taient restĂ©s sur la cĂŽte.
Le courant dâĂ©migration qui opta pour une route longeant la cĂŽte subit depuis Landana plusieurs morcellements :
Un groupe dâĂ©migrants remonta vers Loubomo (actuelle Dolisie). Ils y plantĂšrent un baobab quâils appelĂšrent nâkondu tchilima tchilima âbaobab Ă©ternelâ et donnĂšrent naissance au peuple Kuni. Les autres sâinstallĂšrent Ă Mbanda et Nkotavindou (ceux-ci devinrent des Lumbu), mais beaucoup dâentre eux sâaventurĂšrent beaucoup plus au Nord suivant la cĂŽte et se dispersĂšrent entre Tchilunga, Nzambi et Mayumba.
DâemblĂ©e on notera que la trame de ce rĂ©cit et les noms des lieux jonchant lâitinĂ©raire suivi par les Kongo de Loango sont dâautant plus vraisemblables quâon ne peut que difficilement sây montrer dubitatif, quant Ă sa cohĂ©rence et sa crĂ©dibilitĂ©. On est cependant Ă©difiĂ© sur les origines communes de toutes les forces vives du Loango, Ă savoir les Yombe, Lumbu, Kuni et Vili dont lâunitĂ© culturelle nâest plus Ă Ă©tablir. A cela sâajoute les liens gĂ©nĂ©tiques existant entre le peuple de Loango et ceux des Ătats de Ngoyo et Kakongo.
Mais on ne perdra pas de vue que ce rĂ©cit relĂšve du mythe, donc serait issu de lâimaginaire populaire ce qui pourrait lui ĂŽter toute crĂ©dibilitĂ©. En tout Ă©tat de cause, il y a lieu de noter que le mythe et lâhistoire sâimbriquent au point oĂč il sâopĂšre une certaine osmose entre les deux genres. En fait, il existe une part de lâhistoire dans le mythe et vice versa. Lâhistoire ne se compose pas que des faits et dâĂ©vĂ©nements pouvant faire lâobjet dâune vĂ©rification quasi scientifique. Elle est aussi formĂ©e des relations qui lient ces faits et ces Ă©vĂ©nements, et de lâinterprĂ©tation, souvent imaginative, de ces relations. Dans nâimporte quel acte dâinterprĂ©tation, un Ă©lĂ©ment de mythe intervient nĂ©cessairement. Ainsi, le mythe nâest pas distinct de lâhistoire. Au contraire, il en est insĂ©parable.
Fondation de Bwali
AprĂšs ces entrefaites le roi revint Ă Bwali, dont il va se charger de poser les fondations et la construction afin de lâĂ©riger comme capital de lâĂtat. La citĂ© Ă©tait batie sur un site remarquablement pittoresque. En effet, Bwali se trouvait Ă portĂ©e du regard de lâocĂ©an Atlantique (8)â offrant ainsi une vue Ă la fois panoramique et imprenable Ă cette direction. Ceci Ă©tait ponctuĂ© par la prĂ©sence des gorges de Nâbunga, brusque et extraordinaire dĂ©pression gĂ©ologique, des entrailles de laquelle sâĂ©lancent des saillies ocrĂ©es surplombant les frondaisons et rehaussant ainsi dâune beautĂ© on peut plus fĂ©erique. Ces impressionnantes et enchanteresses gorges couvrant la partie Ouest et sâouvrant sur lâocĂ©an ainsi que les prairies environnantes formaient un paysage reluisant. Tout ceci Ă©tant agrĂ©mentĂ© par le superbe coucher de soleil du cĂŽtĂ© de lâocĂ©an, avec son disque rougeoyant semblant sâenfouir dans les flots. Merveilleux spectacle quâon pouvait contempler de cette citĂ©. Les sites cĂŽtiers de Tchibeta et Matombi, Ă quelques encablures de Bwali, offrant des plages au sable fin et dâune blancheur immaculĂ©e.
Bwali la majestueuse faisait partie intĂ©grante de la province de Mpili situĂ©e sur la rive droite du fleuve Kwilu. Cette province Ă©tait environnĂ©e au delĂ du fleuve, au Nord-Ouest par la province de Tchilunga, au Sud-Ouest par celle de Loandjili, Ă lâEst par la province de Nga Kanu ou Tchikanu, au Nord est par celle de Makangu, la province de Mayombe Ă lâEst couvrait un massif montagneux du mĂȘme nom, enfin, la province de Mankugni (Ă©galement connu sous le nom de Dyangala), au flanc Est du Mayombe, sâĂ©tendait sur une partie de la vallĂ©e du Niari.
Bwali Ă©tait une citĂ© aux grandes dimensions et Ă la population considĂ©rable, ce qui pousse Dapper, au XVIIe siĂšcle Ă la comparer Ă Amsterdam. Elle avait de grandes rues et dâautres transversales que les habitants prenaient grand soin de tenir dans un Ă©tat salubre. Les maisons de forme rectangulaire Ă©taient disjointes. Il y avait devant les habitations de grandes allĂ©es bordĂ©es de palmiers et manguiers. A lâarriĂšre des habitations, on y trouvait des bananiers et palmiers cotoyant des enclos Ă bĂ©tails ou des poulaillers. Comme ornement, les concessions Ă©taient enceintes de haies vives dâhibiscus, de citronnelle et de lantanas dont le parfum exquis embaumait lâair.
Au milieu de la citĂ© se trouvait une grande place proche du tchinganga-mvumba âpalais royalâ. Celui-ci Ă©tait environnĂ© dâune vaste palissade de palmes compactĂ©es formant un carrĂ©. On y voyait un grand nombre de maisons oĂč Ă©taient logĂ©es les innombrables Ă©pouses du roi. Les maisons de Bwali Ă©taient longues, construites en planches Ă©clatĂ©es quand elles ne lâĂ©taient pas en maanga âespĂšce de palmes agglomĂ©rĂ©es ou compactĂ©es. Les toits, Ă deux versants perpendiculaires, Ă©taient en nkuunza â espĂšce de palme aquatiqueâ.
Au Moyen Ăge, Bwali est une citĂ© en plein essor, entretenant un commerce florissant avec le royaume Anzico de Makoko, situĂ© plus Ă lâest au delĂ de la vallĂ©e du Niari. Des caravanes partaient de Bwali, avec des produits de la cĂŽte, par Bokosongho et Mindouli, en passant par le pays BembĂ©, y exploiter le minerai de fer et de cuivre. Les relations entre les deux Etats Ă©taient empreintes dâune telle concorde que le peuple de Loango et les BatĂ©kĂ© se rĂ©clamĂšrent dâune ascendance commune : Ngunu (9). En fait celle-ci fut lâune des plus importantes divinitĂ©s du panthĂ©on TĂ©kĂ©. Ceci ne veut pas dire que le peuple de Loango souffrait dâun manque de dĂ©itĂ©. Bunzi, par exemple pour ne citer que lui, jouissait dâune vĂ©nĂ©ration particuliĂšre du fait de sa puissance et de lâimportance de sa position dans la hiĂ©rarchie divine. Aussi, occupait-il une place de choix dans la configuration cosmogonique de ce peuple. Ce fait, pour le moins historique, est illustrĂ© par une cĂ©lĂšbre expression dans laquelle transparaĂźt une volontĂ© affirmĂ©e des deux Ătats de vivre dans la concorde et la paix.
Muteke ngunu, muvili ngunu, kifumba kimosi. âLe Teke ngunu, le Vili ngunu, un seul et mĂȘme clan.â
On ne soulignera jamais assez que ce cas de figure est dâune portĂ©e socio-anthropologique et politique remarquable, dâautant que la revendication dâune commune ascendance mythique par ces deux peuples, traduit non seulement une transcendance dĂ©libĂ©rĂ©e de la diffĂ©rence, mais aussi participe dâune symbolique osmose ou fusion identitaire consistant Ă affermir de maniĂšre consĂ©quente les relations bilatĂ©rales. On comprendra dĂšs lors pourquoi il nây ait jamais eu de faille dans le fondement diplomatique entre les deux Etats. Des tempĂȘtes sâĂ©taient certainement levĂ©es, mais nâavaient pu Ă©branler ni avoir raison dâune amitiĂ© scellĂ©e sur le rocher sacrĂ© de Ngunu.
Le Loango, ainsi constituĂ©, se prĂ©sentait comme un Ătat pluri-ethnique. Des ethnies reparties sur lâensemble des sept provinces, dont chacune Ă©tait sous lâautoritĂ© dâun gouverneur. Pour rendre plus manifeste lâintĂ©gritĂ© territoriale et lâintangibilitĂ© de cet Ătat, on Ă©dicta une devise :
likaanda likooku lisiimba mbota sambwaali. âLa paume de la main qui tient sept Ă©toilesâ ou âla main aux sept Ă©toiles.â(10)
Lâinfluence du royaume de Loango sâĂ©tendait du Cabinda au Sud jusquâau delĂ de Mayumba au Gabon. Elle impliquait Ă©galement le versant Est de la chaĂźne du Mayombe dont une infime partie de la vallĂ©e du Niari. Par consĂ©quent, au sein de cet Ătat, Ă©taient regroupĂ©es diverses ethnies aux affinitĂ©s culturelles et linguistiques manifestes. Il convient de noter que les YombĂ©, Lumbu, Kugni et Vili constituaient lâensemble des forces vives de lâĂtat de Loango. Se rĂ©clamant dâune ascendance commune Nkakamoeka âseul et mĂȘme ancĂȘtreâ â nom dâun village du Mayombe. Une constante des valeurs morales Ă©tait fondĂ©e sur la cohĂ©sion sociale. Dans cette Ă©numĂ©ration ethnique, on ne saurait omettre les Bongo âpygmĂ©esâ, peuple autochtone auquel les conquĂ©rants et/ou migrants Kongo dĂ©possĂ©dĂšrent de leurs terres et qui finirent par trouver un havre au coeur de la forĂȘt du Mayombe.
Notons cependant que les Bongo, autochtones de la terre du lĂ©opard, joueront un rĂŽle politique Ă©minemment dĂ©cisif dans lâĂ©mergence de la seconde dynastie de lâEtat de Loango, comme on le verra plus loin.
Organisation du pouvoir politique :
A la tĂȘte de lâĂtat de Loango il y a le fumu âroiâ MĂąloango issu de lâune des deux branches Kondi et Nkata composantes de la vague conquĂ©rante des Buvandji. Pendant les sept premiĂšres annĂ©es de son rĂšgne, le souverain porte le titre de Ngaanga Mvuumba âle devin qui couveâ; comparĂ© Ă lâoiseau couvant prĂ©cautionneusement ses Ćufs. En effet, il est celui dont la puissance et la sollicitude sâĂ©tendent au loin et recouvrent tout le royaume. AprĂšs la dynastie des Buvandji, caractĂ©risĂ©e par une royautĂ© hĂ©rĂ©ditaire et absolutiste, le pouvoir devint Ă©lectif.
La gestion des affaires de lâEtat Ă©tait cependant du ressort dâun gouvernement dont le Mamboma Tchiloangu est le premier dignitaire. Le roi offre solennellement Ă tous les membres du gouverment un signe distinctif de leurs attributions, un nguundu âchapeau en fil dâananas comportant quatre pomponsâ.
– le Mamboma Tchiloangu, en tant que Premier Ministre, assure entre autres lâinterrĂšgne aprĂšs la disparition du roi. Il joue un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant sur lâĂ©chiquier politique, car il est le vĂ©ritable pilier des institutions. Pour ce faire, il apparaĂźt comme la pierre angulaire de lâĂtat.
– Le Mafuka, ayant en charge le commerce, surveille et dirige la traite sur les produits dâimportation et dâexportation, desquels il prĂ©lĂšve un droit dont un certain montant, en fonction de lâimportance des Ă©changes effectuĂ©s, doit ĂȘtre versĂ© au roi.
– Le Masafi est en charge de lâĂ©conomie et des finances. Il assure la trĂ©sorerie royale. Il reçoit, dĂ©tient les biens destinĂ©s au roi et en dresse lâinventaire.
– Le Mambeli, comme son nom lâindique, possĂšde un couteau en cuivre, insigne de sa charge : la justice. En effet, il fait convoquer les justiciables et rend la justice.
– Le Matchiyendji, en charge des douanes, surveille les tarifs, rĂšgle certains litiges inhĂ©rents au nĂ©goce. Il repĂšre les produits dont lâimportance nĂ©cessite lâimposition dâune taxe.
– Le Mankaka est en charge de la dĂ©fense de lâEtat et dirige la livita âguerre.â Le Loango ne disposant pas dâarmĂ©e reguliĂšre et permanente, sur ordre du roi, il assure la logistique militaire, lĂšve des contingents dans chaque province et les mĂšne au combat. Les armes les plus courantes sont : lyoonga âla sagaieâ, âla lanceâ ou âla piqueâ, mbeeli âle coutelasâ , âle poignardâ et mpita mbawu âlâarc.â
– Le Nâbindika Lwangu âVerrou de Loangoâ est une sorte de Ministre de lâintĂ©rieur, chargĂ© de veiller sur la sĂ©curitĂ© de lâEtat et lâintĂ©gritĂ© territoriale.
– Le Makimba est en charge des eaux et forĂȘts, rĂ©gulant et inspectant les activitĂ©s de pĂȘche et de chasse. Il sâoccupe Ă©galement des questions relatives Ă la gestion des terres, en vue de lâexploitation agricole.
– Le Mangofu est le Ministre des affaires Ă©trangĂšres. Les bonnes relations avec les Etats dâAnzico, Kakongo, Ngoyo et autres relevaient de sa compĂ©tence.
– Mamputu est le Ministre de la culture et des arts. Il est entre autres chargĂ© des questions religieuses. Il veille Ă la rĂ©gularitĂ© du culte rendu aux bakisi basi âdivinitĂ©sâ dans des bibila âsanctuairesâ. Il veille Ă©galement Ă la propretĂ© et au respect de ces cathĂ©drales tropicales, lieux sacrĂ©s par excellence, encore appelĂ©s âbois sacrĂ©s.â
– Ngala Mbembu ou Konga Makanda ârassembleur des clansâ, est le reprĂ©sentant des fumu kanda âchefs de clansâ et fumu si âgouverneursâ auprĂšs du roi. Comme on peut le constater, son rĂŽle est prĂ©pondĂ©rant dans le maintien de lâunitĂ©, la concorde et la cohĂ©sion au sien de la communautĂ©. Il est aussi lâoeil et lâoreille de ce dernier, car il est investi de la mission de renseigner le souverain sur toute information sensible concernant sa personne.
– Mambanza est lâintendant du roi. Il veille au bien-ĂȘtre, Ă la sĂ©curitĂ© matĂ©rielle du souverain ainsi que de celle des Ă©pouses de celui-ci. Il assure Ă©galement lâorganisation et la direction des travaux champĂȘtres dont les produits servent Ă lâapprovisionnement du palais royal.
Ălection du roi :
DâemblĂ©e, il sied noter quâau dĂ©part le Loango Ă©tait constituĂ© de 27 clans primordiaux kongo, au sein desquels lâune des branches conquĂ©rantes, les Buvandji notamment, jouissait dâune primautĂ© politique absolue tant le pouvoir Ă©tait dynastique, donc hĂ©rĂ©ditaire. La gestion du pouvoir par les ârois-forgeronsâ Ă©tait cependant entachĂ©e de flagrantes irrĂ©gularitĂ©s. En effet, lors de leur succession Ă la tĂȘte de lâĂtat, ils se rendirent coupables dâabus de pouvoir et de nombre de dĂ©prĂ©dations, ce qui eut pour effet de plonger le Loango dans une crise politique et institutionnelle. Bien Ă©videmment, ceci nĂ©cessitera une rĂ©forme structurelle et politique. Câest ainsi quâaprĂšs le rĂšgne dynastique des Buvandji, survenu vers la fin du XVe siĂšcle, le Loango tentera lâexpĂ©rience du pouvoir Ă©lectif, par lequel on reconnaissait Ă tous les membres de la nouvelle dynastie, issue de Nânombo Sinda, le droit de briguer le trĂŽne.
Mais avant la mise en place de ce mĂ©canisme, un grand conseil dâĂtat, regroupant les fumu si âgouverneursâ des sept provinces du Loango et autres notables, fut tenu Ă Bwali. De ce conseil il en rĂ©sulta que le royaume se trouvait devant la nĂ©cessitĂ© de recourir Ă une descendance de sang neutre pour le ntaandji âtrĂŽneâ. Il fallait en consĂ©quence abrĂ©ger la longue pĂ©riode de vacance du pouvoir observĂ©e depuis la mort du neuviĂšme roi de la dynastie Buvandji. Pour ce faire, il fut impĂ©ratif de trouver une personne nâayant aucun lien de sang avec la dynastie tombĂ©e en disgrĂące. Mais avant que cette alternative, Ă la fois radicale et novatrice, ne soit traduite dans les faits, il fallait au prĂ©alablement procĂ©der Ă lâinstauration dâune pĂ©riode de transition. DâoĂč lâimpĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de trouver un homme non seulement digne de la fonction, mais qui devait ĂȘtre Ă lâabri de toute controverse. A cet effet, ils parvinrent Ă effectuer un choix judicieux et un Mamboma Tchiloango fut nommĂ© pour assurer lâinterrĂšgne.
A lâissue des pourparlers ardus, les biva bi Lwangu (11) ânotablesâ des 27 clans primodiaux parvinrent Ă une solution nĂ©gociĂ©e, laquelle fut adoptĂ©e Ă lâunanimitĂ©. Celle-ci consistait Ă envoyer des Ă©missaires au cibila âsanctuaireâ de la divinitĂ© Bunzi Ă Banana, non loin de lâactuelle Moanda, dans lâĂtat de Ngoyo. Banana Ă©tait le siĂšge par excellence de lâautoritĂ© spirituelle, car Bunzi Ă©tait considĂ©rĂ© comme la divinitĂ© suprĂȘme du panthĂ©on YombĂ©, Kugni, Vili et autres. Cette visite consistait en une consultation du Tchitomi tchi Bunzi âprĂȘtre de Bunziâ sur le moyen de dĂ©crisper la crise politique au Loango. Câest ainsi que ce dernier ordonna quâon lui amenĂąt âquelquâun de sacrĂ©.â Bien Ă©videmment, les fumu si du Loango furent dans une grande perplexitĂ© devant le caractĂšre ambigu et lapidaire de cette recommandation. Ceci Ă©tait manifestement un dĂ©fi quâil fallait relever tant leur capacitĂ© au discernement Ă©tait mise Ă lâĂ©preuve. Ils comprirent que pour sauver le trĂŽne de Loango une solution douloureuse sâimposait : trouver une fille vierge nâĂ©tant ni dâascendance dynastique ni dâaffiliation Ă lâun des 27 clans Kongo. Donc une personne quasi Ă©trangĂšre au royaume. Aussi suite Ă une longue dĂ©libĂ©ration, dĂ©cidĂšrent-ils dâacquĂ©rir Ă lâintĂ©rieur du pays, au delĂ du Mayombe, une fille pygmĂ©e pubĂšre.
Dans la perspective du voyage quâelle allait entreprendre au tchibila tchi Bunzi (12) – foyer de lâautoritĂ© politique et religieuse – des ngaanga lui dotĂšrent de protections contre le mauvais sort et les puissances malĂ©fiques. Cette enfant, que lâon nomma Nânombo Sinda, fut Ă©levĂ©e par le Tchitomi tchi Bunzi et devint enceinte de lui. Elle fut alors ramenĂ©e par mer et dĂ©barqua non loin de Bwali, en un endroit qui reçut de cet Ă©vĂ©nement le nom Ă©ponyme de Sinda.
Nânombo Sinda donna naissance Ă une fille dĂ©nommĂ©e Mwe Ntumba. Mais Ă©tant donnĂ© la lĂ©gitime aspiration du peuple de Loango de voir un roi dâascendance neutre sur le trĂŽne, Nânombo Sinda fut mariĂ©e et de cette union naquit enfin un fils nommĂ© Mwe Mpwati (13), qui devait ĂȘtre le premier souverain de la nouvelle dynastie, ainsi que de nombreux autres enfants mĂąles de ce couple providentiel. De ce fait combien impĂ©rieux et salvateur, et en dĂ©pit de ses origines, Nânombo Sinda, aurĂ©olĂ©e de prestige, devint lâancĂȘtre dâune nouvelle lignĂ©e de futurs prĂ©tendants au ntaandji âtrĂŽneâ de Loango. Notons en passant quâen dĂ©pit du systĂšme matrilinĂ©aire en vigueur auprĂšs du peuple de Loango, le trĂŽne Ă©tait exclusivement lâapanage des hommes. Aussi, les enfants mĂąles de Mwe Ntumba, fille aĂźnĂ©e de Nânombo Sinda, avaient Ă©galement le droit de briguer le trĂŽne.
Cette situation aura une incidence avĂ©rĂ©e sur le plan politique, notamment dans la conquĂȘte du trĂŽne. Ceci sâexplique par le fait quâune rude rivalitĂ© politique (entre frĂšres consanguins dâune part et neveux dâautre part) (14) se fera jour au sein de Kondi li Loangu âKondi du pouvoirâ, le clan issu de Nânombo Sinda. Ce qui entraĂźnera ipso facto, une scission (15) au sein de cette nouvelle dynastie en deux principaux clans princiers : Kondi la branche aĂźnĂ©e et Nkata la branche cadette. Aussi, les biva bi Lwangu des 27 clans primordiaux se poseront en arbitres des rivalitĂ©s, sâarrogeant ainsi le droit dâĂ©lire et de dĂ©poser le monarque. Ils mettront Ă©galement en place une sĂ©rie de mesures visant Ă limiter les pouvoirs de ce dernier.
En effet, les fumu âchefs et reprĂ©sentantsâ des 27 clans primordiaux Kongo, dissĂ©minĂ©s Ă travers tout le royaume, joueront le rĂŽle dĂ©cisif dâarbitre Ă©lectoral. Dans le souci de la bonne gestion de lâĂtat ce collĂšge arbitral appelĂ© fuundu tchibokuta se montrera particuliĂšrement attentif Ă lâaction politique menĂ©e par lâexĂ©cutif. Le fuundu tchibokuta en tant quâassemblĂ©e des clans primordiaux kongo Ă©tait par consĂ©quent reprĂ©sentatif de la voix du peuple. Et cette assemblĂ©e Ă©tait dotĂ©e dâun pouvoir tel que le souverain devait faire preuve non seulement de clairvoyance et de diligence, mais aussi dâintĂ©gritĂ© et de probitĂ© dans la conduite des affaires de lâĂtat. Des mesures singuliĂšres sont mises en place en vue de brider toute vellĂ©itĂ© du monarque dâĂ©riger un pouvoir absolutiste. Câest ainsi quâau cas oĂč des irrĂ©gularitĂ©s avĂ©rĂ©es avaient Ă©tĂ© constatĂ©es, le Maloango devait, en consĂ©quence, ĂȘtre dĂ©mis de ses fonctions et sa succession assurĂ©e par un autre souverain, des suites dâune Ă©lection en bonne et due forme. En effet, cette Ă©lection devait impĂ©rativement se dĂ©rouler selon les rĂ©gles de lâart parce quâelle allait faire lâobjet dâune approbation par le Tchitomi tchi Bunzi, aprĂšs consultation de la divinitĂ© suprĂȘme Bunzi Ă Moanda, non loin de Boma (Etat de Ngoyo dans lâactuel Congo-Kinshasa).
Par le biais dâun Maloango sur le trĂŽne on visait la pĂ©rennisation du pouvoir, la stabilitĂ© de lâĂtat et surtout la bonne gestion des affaires. En effet, en tant que ultime garant de lâordre, le roi est moins le dĂ©positaire de la force physique contraignante ou prĂȘtre dâun culte de la force, quâun rĂ©gulateur social dont la fonction principale est de maintenir la sĂ©curitĂ© et la prospĂ©ritĂ© du pays en envoyant des offrandes au sanctuaire de Bunzi, vers lequel se dirige, lors de tout Ă©vĂ©nement politique dâimportance ou de calamitĂ© naturelle, une caravane porteuse dâoffrandes et de prĂ©sents rituels. Sa rĂ©putation de clairvoyance et son prestige dĂ©pendent directement de lâopportunitĂ© des initiatives par lesquelles le roi sollicite les personnages susceptibles de conseiller et dâapaiser les forces nĂ©fastes qui affectent une rĂ©gion ou la totalitĂ© du royaume. Cependant sa qualitĂ© de fumu âprinceâ lui interdit de pĂ©nĂ©trer dans un sanctuaire et dâexercer une vĂ©ritable fonction religieuse.
Le sacre du roi :
En vue de lâaccession du Ngaanga Mvumba au trĂŽne une cĂ©rĂ©monie officielle et solennelle Ă©tait organisĂ©e. Le lubyalulu âsacreâ ou âintronisationâ du roi se dĂ©roulait devant un sanctuaire situĂ© non loin de la Tchinganga Mvumba ârĂ©sidence royale.â La cĂ©rĂ©monie avait lieu en prĂ©sence du Tchitomi tchi Bunzi venu de Moanda, des fumu si de Bwali, de toutes les provinces ainsi que de nombreux prĂštres officiants des bibila. Il nâĂ©tait cependant pas rare, pour beaucoup plus de solennitĂ©, quâon sorte des masques de rois dĂ©funts.
Les tĂȘtes sont couronnĂ©es de feuilles de mabumbulu (plante rampante), des sidembademba (guirlandes de fibres de palmier) sont attachĂ©es autour du cou et du tronc de chaque personne. EntourĂ© des siens, le futur roi apparaĂźt, installĂ© dans une cipoye (chaise Ă porteur) dont il descend pour sâasseoir devant lâassistance, sur une nkwala ânatteâ appelĂ©e pour la circonstance nganda yangu, Ă lâintĂ©rieur dâun cercle tracĂ© au kaolin. Le Mamboma Tchiloangu se lĂšve et prĂ©sente, au cours dâun long discours, les raisons et les circonstances qui ont dĂ©terminĂ© les biva bi Lwangu des vingt-sept clans Kongo Ă porter leur choix sur la personne quâon sâapprĂȘtait Ă introniser. Retraçant dans un style dilatoire et conciliant, les oppositions dâintĂ©rĂȘt et dâopinion qui avaient animĂ© le fuundu tchibokuta, il invite tous les notables Ă sâunir autour du nouveau Ngaanga Mvumba. Le Tchitomi Tchi Bunzi prend la parole pour exprimer sa satisfaction de voir sâachever lâinterrĂšgne dont la longueur pouvait irriter les divinitĂ©s et annonce quâil partira dĂšs le lendemain pour Moanda, afin de consulter Bunzi sur lâopportunitĂ© de ce choix. Au soir de ce jour le nouveau roi et ses proches devaient sâinstaller Ă Tchiganga Mvumba, sous une demeure provisoire, en attendant la construction, dâune rĂ©sidence royale digne de ce nom.
DĂšs le retour du Tchitomi Tchi Bunzi, il Ă©nonce devant des notables, des dignitaires, des fumu si et chefs de clan, rĂ©unis sur son ordre par le Mamboma Tchiloangu, la nature et le montant des exigences formulĂ©es par Bunzi pour la constitution du nteta Bunzi âpanier de Bunziâ :
– deux mabondu âescabeaux Ă un pied, taillĂ©s des racines de palĂ©tuviersâ;
– une tchidoyi tchi mpundji âdĂ©fense dâĂ©lĂ©phantâ ;
– tchimbundi tchi libundi ârouleau de tissu bleu foncĂ©â;
– tchimbundi tchi likenda ârouleau de tissu bleu blancâ;
– neuf peaux de tchikanda âpetit lĂ©murienâ ;
– plumes de ndjelendji âhirondelle hĂ©rissĂ©eâ ;
– neuf peaux de bisimu âanimal non identifiĂ©â ;
– deux mpengu âcannes taillĂ©es et sculptĂ©es dans une racine de palĂ©tuviers ;
– un enfant pygmĂ©e, sachant dejĂ marcher et capable dâeffectuer le trajet Ă pied jusquâĂ Moanda.
AprĂšs que le nteta Bunzi a Ă©tĂ© constituĂ©, le Tchitomi Tchi Bunzi sâen retoune vers le sanctuaire de Moanda, escortĂ© de deux esclaves portant le nteta Bunzi. Il revient Ă Bwali peu de temps avant lâintronisation, Ă laquelle assistent les gouverneurs de provinces, des dĂ©lĂ©gations de fumu si. Cet ensemble de notables, constituant le Nâbinduku lwangu âclef ou verrou du pouvoirâ Ă©tait porteuse dâoffrandes rituelles (noix de cola, gingembre, poivre, flambeau de rĂ©sine, etc.) enveloppĂ©es dans des peaux de tchikanda âpetit lĂ©murien.â Des habitants de diverses localitĂ©s arrivent Ă©galement dans la capitale pour assister au sacre du Ngaanga mvumba.
Assis sur le libondu li ntandji âtrĂŽneâ, habillĂ© de tissu foncĂ© libundi le roi est coiffĂ© dâun nguundu âcalotte Ă quatre pomponsâ fourni par le Tchitomi Tchi Bunzi, auquel sont accrochĂ©s des fragments des peaux dâanimaux envoyĂ©es Ă Moanda. Une peau de lĂ©opard est nouĂ©e autour de ses reins. Ses Ă©paules sont recouvertes dâun surplis de raphia. EntourĂ© par la foule silencieuse, il se maquille avec du nguunzi âocreâ et du mpeesu âkaolinâ contenus dans un petit rĂ©cipient de raphia. Les motifs dont il se couvre le corps sont dessinĂ©s en une double ligne blanche et rouge tracĂ©e avec les deux produits ; un trait joint le milieu du front au bas du nez. Le dessin des fentes palpĂ©brales est accentuĂ© et prolongĂ© jusquâau milieu des tempes. Commençant sur les deux majeurs, deux bandes de couleur remontent le long des bras, des Ă©paules, et redescendent entre les pectoraux pour se rejoindre sur le sternum et former une ligne verticale terminĂ©e par un cercle entourant le nombril. La nuque et les Ă©paules sont Ă©galement jointes par une trace bicolore, de mĂȘme que genoux, tibias et orteils⊠Puis il entoure sa taille dâune ceinture de tissu bleu, Ă laquelle sont accrochĂ©s dix-huit grelots de cuivre.
Dans un ton solennel le Mamboma Tchiloangu dĂ©clame un discours de circonstance dont la teneur consiste en la prééminence de Bouali sur lâensemble du royaume, de lâĂ©quilibre constitutionnel, de la puissance du roi⊠Tout au long du discours, lâauditoire bat des mains en cadence, dans un cliquetis de bracelets, un rythme syncopĂ©, lent et monotone. Ce qui est une marque dâallĂ©geance et de respect : deux coups brefs sĂ©parĂ©s de deux autres battements par un intervalle de deux secondes et ainsi de suite. En arriĂšre fond sonore, rĂ©sonnent sur un rythme rapide la longue caisse du nduungu âtambourâ et lâarmature mĂ©tallique du ngoondji âclochette doubleâ.
Tenant dans sa main droite la buta matali (canne sculptĂ©e), le Mamboma Tchiloangu en touche alternativement chaque Ă©paule du roi ; reculant dâun pas aprĂšs chacun de ces gestes, il avance de la mĂȘme distance accomplissant le suivant⊠Maintenant sur sa tĂȘte une marmite dâargile dans laquelle se consument des excrĂ©ments sĂ©chĂ©s et des morceaux de tissu. Un chef du clan Tchimpwatufi longe le cercle formĂ© par la foule et tourne autour du roi, tandis quâune fumĂ©e acre se rĂ©pand sur lâassistance. Ce rite consiste Ă inculquer au roi la vertu de la modestie et Ă lui faire comprendre, en ce moment solennel de sa consĂ©cration, quâaussi puissant soit-il, un monarque ne saurait ĂȘtre au dessus des lois et Ă lâabri de la dĂ©chĂ©ance. La fumĂ©e Ă©tait Ă la fois le symbole de la renommĂ©e du souverain et de la propagation de la nouvelle cet important Ă©vĂ©nement Ă travers tout le royaume.
Dâune voix forte le Tchitomi Tchi Bunzi rappelle les obligations et interdits qui pĂ©seront sur le nouveau souverain. Et Ă la demande du Mamboma Tchiloangu, le roi rĂ©vĂšle le surnom de circonstance quâil sâest choisi. AussitĂŽt, le Mamboma Tchiloangu et les fumu des 27 clans kongo enlĂšvent les rameaux de palmier qui leur recouvrent le visage et la poitrine, pour les attacher successivement sur le corps du Ngaanga Mvumba, Ă lâadresse duquel le maĂźtre de cĂ©rĂ©monie crie soudain: sangobu! âbondis! Montre ton Ă©nergie!â Tandis que le nduungu âtambourâ, le ngoondji âclochette doubleâ et le mbudi âtrompe dâivoireâ rĂ©sonnent, le roi se lĂšve et se livre Ă une longue sĂ©rie de bonds et de culbutes, rythmĂ©s par le tintement des grelots et lâample mouvement des palmes qui le recouvrent.
Notons que pendant les sept premiĂšres annĂ©es de son rĂšgne â pĂ©riode probatoire – le roi porte le nom de Ngaanga Mvumba âdevin qui couveâ et il ne peut acquĂ©rir le titre de Maloangu âdĂ©tenteur du pouvoirâ quâau terme dâun voyage Ă travers les sept provinces, au cours duquel il doit ĂȘtre agréé par les bitomi âprĂȘtresâ les plus puissants et triompher des nombreuses Ă©preuves tĂ©moignant de ses capacitĂ©s physiques et morales.
Destitution du roi :
Dans le cadre de la gestion des affaires de lâĂtat, le monarque Ă©tait tenu de conduire une politique fondĂ©e sur des bases saines – garantissant la concorde, la cohĂ©sion, lâunitĂ© et la justice sociales. Il devait se garder de porter atteinte aux droits et aspirations lĂ©gitimes du peuple souverain. En cas de manquement Ă ces principes sa destitution sâavĂ©rait inĂ©luctable. Câest ainsi que escortĂ© par les fumu âchefsâ des clans kongo, le ngala mbeembu, âporte-parole officielâ, expose au roi les dĂ©cisions prises Ă lâissue du fuundu tchibokuta (assemblĂ©e habitĂ©e par le culte du consensus), avertit celui-ci, sâil y a lieu, de sa dĂ©faveur et de la nĂ©cessitĂ© dâabandonner le pouvoir ; les raisons de sa rĂ©vocation sont publiquement exposĂ©es au roi qui doit Ă©couter la liste complĂšte des griefs nourris Ă son encontre et rĂ©sultant dâun mĂ©contentement populaire.
A la nuit tombante, dirigĂ©e par le ngala mbeembu, une petite troupe de jeunes gens, dont chacun ne porte pour tout vĂȘtement que le tchibati (cache-sexe portĂ© par les guerriers), entourent silencieusement la demeure royale, en se dissimulant dans les bosquets avoisinants. Pendant que le nduungu âtambourâ retentit, le ngala mbeembu sâadressant au roi clame le mĂ©contentement populaire dans une longue et mordante pĂ©roraison Ă la fin de laquelle tous les membres de la troupe se livrent Ă un chahut effrĂ©nĂ©, entrechoquant divers objets imitant des cris dâanimaux, criant insultes et moqueries Ă lâadresse du monarque; auquel ils lancent mĂȘme quelques fruits pourris.
Si le roi dĂ©posĂ© tente quelques manĆuvres dilatoires pour conserver le pouvoir, le ngala mbeembu lui porte, en guise dâultime avertissement un nteta âpanierâ rempli dâexcrĂ©ment⊠Lui signifiant par lĂ quâil est dĂ©sormais perçu comme Ă©tant aussi inutile et incommodant que des dĂ©jections dont on doit se dĂ©barrasser sans autre forme de procĂšs. Ceci constituant manifestement le symbole de sa disgrĂące vis-Ă -vis du peuple, lequel a pris une dĂ©cision sans appel et irrĂ©vocable de le dĂ©mettre de ses fonctions.
De ce qui prĂ©cĂšde, on peut comprendre quâaprĂšs lâavĂšnement de la seconde dynastie, le Maloango nâĂ©tait plus au-dessus des lois de lâĂtat et tous les pouvoirs nâĂ©tait guĂšre concentrĂ© entre ses mains. La mission qui lui Ă©tait assignĂ©e visait essentiellement le bien et gestion responsable de lâĂtat, en dâautres termes on dira que son action devait ĂȘtre orientĂ©e dans le sens de lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral et surtout dâĆuvrer pour le bien-ĂȘtre de son peuple.
Il convient de souligner, quâen plein Moyen Ăge, et avec une longueur dâavance sur les occidentaux qui attendront le siĂšcle des lumiĂšres, les Kongo du Loango dessinaient ici les contours dâun pouvoir par le peuple et pour le peuple. Le fuundu tchibokuta – la voix du peuple – joue cependant sans complaisance son rĂŽle de contre-pouvoir. Une monarchie monolithique avec tout ce quâelle implique dâarbitraire et dâabsolutisme venait ainsi dâĂȘtre remise Ă caution. Le pouvoir, le vrai, devenait fondamentalement lâĂ©manation du souverain primaire. En limitant ainsi les pouvoirs du monarque on bridait ipso facto toute vellĂ©itĂ© autocratique pernicieuse Ă lâencontre du peuple. Un changement dynastique portĂ© par une dĂ©ferlante libertaire, sinon dĂ©mocratique. Le monarque se trouvait ainsi devant lâimpossibilitĂ© constitutionnelle de conserver le pouvoir envers et contre tout, moins encore envers et contre la dĂ©mocratie naissante. Câest assez insolite et rĂ©volutionnaire quand on rĂ©alise que lâĂ©poque considĂ©rĂ©e correspond Ă la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale en Europe, oĂč des sociĂ©tĂ©s ployaient encore sous lâemprise des monarchies absolues.
Lors de la vacance du pouvoir consĂ©cutive Ă la mort du roi ou Ă sa destitution, lâinterrĂšgne – pouvant durer plusieurs annĂ©es – est assurĂ© par le Mamboma Tchiloangu. Dans le cadre de lâexercice de ses fonctions, il est chargĂ© dâidentifier les diffĂ©rentes lignes de force sâaffrontant pour imposer leur âcandidatâ Ă la succession, la dynamisation de lâensemble des influences potentielles succeptibles de dĂ©terminer le choix du souverain. Ce choix, dans lequel nâinterfĂšre guĂšre le Mamboma Tchiloangu, est en effet lâexclusivitĂ© du fuundu tchibokuta (assemblĂ©e des 27 clans kongo). Dans la prĂ©paration et le dĂ©roulement de cette consultation rĂ©side la mise en marche du mĂ©canisme des institutions dans la course au pouvoir. Comme on peut le constater, la souverainetĂ© et lâautoritĂ© rĂ©elles sont incarnĂ©es par le peuple qui en dĂ©lĂšgue Ă ses reprĂ©sentants au fuundu tchibokuta.
Les fumu des 27 clans primordiaux ne doivent lĂ©galement tenir compte dans leurs dĂ©libĂ©rations que de la volontĂ© de lâopinion publique, laquelle est aussi exprimĂ©e par les devins et prĂȘtres les plus puissants. Lâavis du Tchitomi tchi Bunzi, intervient en dernier ressort pour entĂ©riner le choix effectuĂ© par le fuundu tchibokuta, reprĂ©sentant lĂ©gal du souverain primaire, câest-Ă -dire le peuple. Il est de notoriĂ©tĂ© publique que la voix du peuple est par excellence la voix de Dieu. Et le fait pour le peuple de faire avaliser le choix du nouveau souverain auprĂšs du principal prĂȘtre de Bunzi, divinitĂ© suprĂȘme, ne peut que nous conforter dans la conviction selon laquelle le pouvoir au Loango, en dĂ©pit de son caractĂšre dĂ©mocratique, Ă©tait dâessence thĂ©ocratique. Câest Ă ce propos que Annie Merlet Ă©crit : âCette sociĂ©tĂ© est entiĂšrement sous lâemprise du sacrĂ© qui lĂ©gitime le pouvoir et commande chaque geste de lâexistence.â (16)
En somme, dĂšs lâĂ©poque mĂ©diĂ©vale le royaume de Loango sâillustre comme un Ătat hiĂ©rarchisĂ© et structurĂ©. AprĂšs le rĂšgne dâune monarchie absolutiste incarnĂ©e par la dynastie originelle des Buvandji, on assistera Ă lâĂ©rection dâune monarchie parlementaire. Lâaction de lâexĂ©cutif faisant ainsi lâobjet dâun contrĂŽle de la part de lâassemblĂ©e des 27 clans kongo. En tout Ă©tat de cause, il sied de poser que le Loango est rentrĂ© dans la modernitĂ© depuis le Moyen-Ăge, et ce, avant mĂȘme le contact avec la civilisation occidentale. Comme pour abonder dans le mĂȘme sens avec Doulaye KonatĂ© : âLa modernitĂ© en tant que âchangement historiqueâ nâest pas lâapanage dâune sociĂ©tĂ©, et lâAfrique a connu au cours de sa longue histoire de nombreuses expĂ©riences de modernisation. Les diffĂ©rentes traites, notamment la traite atlantique, puis la colonisation ont durablement marquĂ© de leur impact la relation des africains Ă la modernitĂ©, dâautant que ces Ă©vĂ©nements traumatiques ont considĂ©rablement grevĂ© son capital humain, extraverti son Ă©conomie et limitĂ© lâinitiative.â (17)
Le peuple de Loango a dĂ©veloppĂ© une civilisation Ă la structure politique et sociĂ©tale trĂšs Ă©laborĂ©e. Ce qui, de toute Ă©vidence, est loin de cadrer avec les mythes impĂ©rialistes consistant Ă prĂ©senter lâAfrique noire comme âle pays de lâenfance qui au delĂ du jour de lâhistoire consciente est enveloppĂ© dans la couleur noire de la nuitâ (Hegel). Le NĂ©gro-africain est lui-mĂȘme taxĂ© de âprimitifâ, de âbarbareâ etc. Comment faire violence Ă un peuple en le traitant de primitif Ă la âpensĂ©e prĂ©-logiqueâ (Levi-Strauss) lĂ oĂč toutes les preuves dâune sociĂ©tĂ© structurĂ©e et organisĂ©e Ă©taient Ă©tablies? Est-il juste et judicieux de mesurer la civilisation Ă la seule aune du degrĂ© technologique, donc matĂ©riel, atteint par un peuple? Soit les colons europĂ©ens nâavaient rien compris aux rĂ©alitĂ©s des peuples quâils abordaient, soit par mauvaise foi ils ont dĂ©crĂ©tĂ© de maniĂšre consciente et dĂ©libĂ©rĂ©e que les peuples nĂ©gro-africains nâĂ©taient pas civilisĂ©s ; et ce pour, Ă la fois, justifier et conduire sans encombre leur fameuse âmission civilisatriceâ aux consĂ©quences dramatiques sur les peuples colonisĂ©s.
En effet, la prĂ©sence des EuropĂ©ens au royaume de Loango aura eu pour consĂ©quence de saper les fondements de lâĂtat. Lâaction conjuguĂ©e de lâesclavage, la traite nĂ©griĂšre et la colonisation prĂ©cipiteront le Loango dans une dĂ©cadence inĂ©luctable. Lâinfluence de lâĂtat allait sâamenuisant au fur et Ă mesure que les colons sâaffirmaient Ă mettre le royaume en coupe rĂ©glĂ©e. La volontĂ© de puissance et de domination des colons Ă©tait telle quâils finiront par dĂ©crĂ©ter un leitmotiv qui paraissait dâĂ©vidence : la civilisation Ă©tait celle de lâhomme occidental et blanc, les Africains vivaient âau cĆur des tĂ©nĂšbresâ (J. Conrad) matĂ©riellement, religieusement et mentalement. Il fallait donc les sauver, les civiliser, les coloniser en un mot, pour accomplir le âdevoir colonialâ ou du moins âle fardeau de lâhomme blancâ apportant la lumiĂšre au continent noir⊠Telle est la vision manichĂ©enne du monde, prĂŽnĂ©e par les occidentaux, et dont une partie de lâhumanitĂ© ainsi que des civilisations en feront dramatiquement les frais.
Tout ceci nâest quâun leurre grotesque, car pour imposer la suprĂ©matie de la race blanche, la prĂ©tendue âmission civilisatriceâ sâacharnera Ă dĂ©truire les acquis culturels des peuples colonisĂ©s. Tout rĂ©cemment encore, dans son fameux discours de Dakar, Nicolas Sarkozy le prĂ©sident français, sâĂ©tait illustrĂ© par la mythomanie et le mĂ©pris Ă lâendroit de LâAfrique et des peuples africains en dĂ©clarant que : âLe drame de lâAfrique, câest que lâhomme africain nâest assez entrĂ© dans lâhistoire.â On peut relever le caractĂšre anachronique dâun propos qui, par ailleurs, ne reflĂšte guĂšre la rĂ©alitĂ©. Ici câest tout un continent qui est injustement stigmatisĂ© du fait soi-disant dâĂ©chapper Ă la raison, Ă la crĂ©ation, Ă la crĂ©ativitĂ©, Ă lâinvention et au progrĂšs.
Bien Ă©videmment, toutes ces contre-vĂ©ritĂ©s ne participent que de la pĂ©rennisation des poncifs Ă©culĂ©s hĂ©ritĂ©s de lâethnologie coloniale. On comprendra dĂšs lors quâil est question dâune tendance somme toute suprĂ©maciste et eurocentriste, caractĂ©risant ipso facto une certaine imposture. Est-il encore besoin de dĂ©monter que lâAfrique est le berceau de lâhumanitĂ© et que dĂšs lâaube des temps le continent noir a Ă©tĂ© le phare ayant Ă©clairĂ© le reste de lâhumanitĂ©? Alors, au regard des propos du chef de lâĂtat français, on ne sait sâil convient de saluer le cynisme ou le chef-dâĆuvre dâaberration et condescendance Ă lâĂ©gard des NĂ©gro-africains.
Il sied cependant de poser que la France, pĂ©trie dâune culture impĂ©rialiste sĂ©culaire et tributaire de son passĂ© colonial, est lâexpression des rĂ©miniscences coloniales qui consistent Ă maintenir les ex-pays colonisĂ©s Ă sa remorque. Le dessein inavouĂ© consiste en la perpĂ©tuation dâune ignoble et machiavĂ©lique logique : la nĂ©gation Ă©hontĂ©e des siĂšcles dâhistoire et lâinfantilisation de lâhomme noir. Câest dans cette perspective que sâinscrit le discours du prĂ©sident français.
Lâaction coloniale sâavĂ©ra dâautant plus pernicieuse quâelle affecta profondĂ©ment non seulement les valeurs morales, les us et coutumes du peuple de Loango, mais aussi les institutions politiques de lâĂtat. Câest ainsi que, par exemple, faisant fi de lâordre constitutionnel Ă©tabli par les ancĂȘtres des 27 clans primordiaux kongo, lâadministration coloniale installa au pouvoir, des annĂ©es plus tĂŽt avant lâindĂ©pendance, lâun des Maloango. Celui-ci ayant pour mission particuliĂšre dâĆuvrer pour la prĂ©servation des intĂ©rĂȘts de la puissance coloniale. On est ici en face dâun cas de figure, somme toute symptomatique, de la nĂ©gation de la libertĂ©, de la souverainetĂ© dâun peuple et du droit de celui-ci Ă disposer de lui-mĂȘme.
En somme, le peuple de Loango peut lĂ©gitimement se prĂ©valoir de son appartenance Ă ce grand peuple kongo au passĂ© glorieux. Il est cependant illusoire pour un peuple de chercher Ă se construire sur la base des valeurs dâimportation. Câest pourquoi il est impĂ©ratif pour chaque peuple de sâimprĂ©gner de son histoire afin dây trouver des repĂšres en vue, non seulement, de la prise en charge de son destin, mais surtout de se projeter dans le futur. Comme nous le rappelle encore CicĂ©ron : âIl y a trĂšs peu de choses qui soient plus importantes pour nâimporte quel peuple que son histoire, sa culture, ses traditions et sa langue; car, sans une telle connaissance, lâon demeure nu et sans dĂ©fense devant le monde.â
René MAVOUNGOU PAMBOU
Ethnolinguiste de formation
(Birmingham, Royaume Uni)
1- BALANDIER (G.), La vie quotidienne au royaume de Loango, du XVIe au XVIIIe siĂšcle, Paris, Hachette, 1992.
2- Nom du fleuve Congo dans les langues du Loango.
3- SORET (M.), Histoire du Congo-Brazzaville, Paris, Berger-Levrault, 1978, p. 75.
4- Ethnie kongo attestant de singuliÚres affinités avec les Vili.
5- HAGENBUCHER-SACRIPANTI (F.), Les fondements spirituels du pouvoir au royaume de Loango, O.R.S.T.O.M, Paris, 1973, p. 23.
6- MERLET (A.), Autour du royaume de Loango XIVĂš-XIXĂš siĂšcles, Libreville-Paris, SEPIA, 1991.
7- Op. cit. p. 24-28.
8- Actuelle baie de Loango oĂč se trouvent les plages de Tchibeta et Matombi. Pendant la pĂ©riode de lâesclavage et de la traite nĂ©griĂšre, ce fut lâun des plus importants comptoirs nĂ©griers du littoral atlantique. Des milliers de bois dâĂ©bĂšne furent ainsi ponctionnĂ©s dâAfrique Ă partir de ce site.
9- Du point de vue cosmogonique, maman Ngunu est considérée comme la génitrice des Batéké.
10- Cette devise a dĂ©jĂ fait lâobjet dâune analyse, par mes soins. Se rĂ©fĂ©rer Ă lâarticle : âQuand on passe les Vili pour lâethnie rĂ©fĂ©rentielle du Loango,â in www.royaumeloango.org.
11- civa tchi Lwangu (sing.) âdispensateur du pouvoirâ : câest un notable reprĂ©sentant du peuple au fuundu tchibokuta et qui est investi du pouvoir dâĂ©lire le roi.
12- Le tchibila tchi Bunzi est le symbole des liens sacrés qui unissent le Kongo, le Ngoyo, le Kakongo et le Loango.
13- Encore appelĂ© Kamangu le roi thaumaturge. De son vivant, il Ă©tait tenu en trĂšs haute estime par son peuple. Dans la mĂ©moire collective on garde de lui le souvenir dâun grand roi, tant il a frappĂ© les esprits par sa sagesse et ses hauts faits.
14- La filiation matrilinĂ©aire, en vigueur chez les Kongo du Loango, veut que le neveu hĂ©rite de lâoncle maternel. Aussi dans le cadre du pouvoir politique, il est reconnu Ă des neveux le droit de se poser comme prĂ©tendants au trĂŽne, et ce, parfois en compĂ©tition avec leurs oncles.
15- kubeenza lwaandu âfendre la natte de papyrusâ est lâexpression dĂ©signant une scission au sein dâun clan ou des individus dâune mĂȘme nâsuungu âfiliation utĂ©rineâ. Cette solution extrĂȘme, nâintervenant quâen de rares cas de crise profonde et grave, nâest envisagĂ©e quâaprĂšs moult tentatives de rĂ©conciliation, lors de grandes palabres sâĂ©tant rĂ©vĂ©lĂ©es infructueuses.
16- Merlet (A), Op. cit. P50.
17- DOULAYE KONATE, âLe paradigme de lâopposition tradition/modernitĂ© comme modĂšle dâanalyse des rĂ©alitĂ©s africainesâ, in Petit prĂ©cis de remise Ă niveau sur lâhistoire africaine Ă lâusage du prĂ©sident Sarkozy, (sous la direction de Adame Ba KonarĂ©), Paris, La DĂ©couverte, 2008, p.108.
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