Ngúúndù ou la calotte princière du Loango

Le mythe du ngúúndù

Il s’avère très intéressant de présenter le mythe du ngúúndù “calotte princière” qui relève d’une spécificité culturelle du Loango.

Ngúúndù est une espèce de chapeau de facture artisanale et locale. En l’état actuel de nos connaissances, c’est l’un des couvre-chefs dont le port est attesté auprès du peuple de Loango depuis la période médiévale. Le ngúúndù est fabriqué à base de fibres d’ananas ou de raphia. Il a la forme d’une calotte sphérique pourvue de quatre pompons sur le bord et un cinquième sur le sommet. Comme en témoigne l’expression que les vieux se plaisent à énoncer à l’évocation de ce couvre-chef : màngódíkò màná, líntáánù fú móóngù n’tú. “Quatre pompons (sur le bord), le cinquième sur le sommet”.

Cette expression ne saurait être aléatoire, car elle est sous-tendue par le récit ci-après1, consécutif à l’origine du ngúúndù. Il convient de signaler que je tiens cette authentique histoire de mon grand-père et parrain René Koudet Mavoungou, qui fut un nzóónzì de renom et un tribun hors pair, féru de la culture du Loango. Sa remarquable sagesse, sa vivacité d’esprit et sa particulière maîtrise de l’art de la parole étaient telles qu’il exerça, jusqu’au crépuscule de sa vie, les fonctions de juge coutumier dans le quartier de Mvoumvou à Pointe-Noire. En tant que tradi-praticien, il fut aussi un herboriste et un physiothérapeute chevronné.

Sa passion pour la pharmacopée est telle qu’il passe pour un autodidacte qui a toujours expérimenté les vertus et bienfaits des plantes. Aussi, convaincu de la prééminence de la science et de la technique dans la vie quotidienne, il énonça cette maxime que, depuis lors, le peuple de Loango a fait sienne : búngélà bútúdà “la science est chose rare”. En fait, pour lui la science, quoique inaccessible pour la grande masse du commun des mortels, demeure une nécessité impérieuse, au regard du besoin de survie de l’humanité et du développement de la cité. Face aux contingences de la vie, il s’avère donc impératif de maîtriser la technologie et la science afin de les mettre au service de la survie sinon de la pleine maîtrise de notre destin. C’est ici l’occasion de rendre un vibrant hommage à la mémoire de ce grand homme ayant vécu dans le respect des valeurs ancestrales et ayant su transmettre à la postérité un pan du patrimoine culturel immatériel du peuple de Loango.

Dans un village vivait un homme qui, animé d’un esprit ingénieux, confectionna une coiffure qu’il nomma ngúúndù. Il avait le loisir non seulement d’arborer ce chapeau en toute circonstance, mais il racontait à qui voulait l’entendre que les cinq pompons avaient chacun un sens particulier. Bien évidemment, il gardait cela comme un secret qu’il n’osait révéler à quiconque. Aussi suscitait-il à la fois de l’admiration et de la convoitise de la part de ses congénères. Au point où le roi, excédé par cette attitude, fut amené à le convoquer pour lui soumettre à un interrogatoire au sujet de la signification des pompons rehaussant son chapeau.

Sans la moindre appréhension, il fit comprendre au souverain que pour rien au monde il ne pourrait divulguer le secret et qu’il valait mieux qu’on le décapite et qu’on jette son corps en pâture aux bêtes nécrophages.

Ces propos, non seulement qu’ils eurent été insolents à l’égard du monarque, mais eurent aussi pour effet d’attiser de plus bel son désir d’être mis au parfum de la signification d’une expression que son sujet s’obstinait à ne pas rendre publique. C’est ainsi que dans sa détermination, il conçut un stratagème peu orthodoxe à tous égards, lequel d’ailleurs ne pouvait grandir sa dignité. En effet, il finira par avoir pour maîtresse l’épouse de son sujet effronté et irrévérencieux. Obnubilé par le dessein de relever à tout prix le défi, le souverain parvint à battre en brèche les scrupules et principes moraux. Pour lui, il importait peu de se rabaisser jusqu’à ce point, l’essentiel consistait à obtenir le précieux sésame. Comme qui dirait que : “Seule la fin justifie les moyens.” En effet, à terme, sa démarche s’avéra fructueuse. Il parvint à faire d’une pierre deux coups : abuser la femme de l’autre et, en prime, lui extorquer le précieux renseignement.

Quelques jours plus tard, le roi convoqua une assemblée de dignitaires, notables et courtisans à laquelle fut convié l’homme au ngúúndù. Après son apparition, le souverain prit la parole, et de prime abord, édifia l’auditoire sur l’objet l’entrevue. Enfin, s’adressant particulièrement à son sujet insoumis, il dit :

Suite au vœu que j’avais exprimé de connaître la signification des pompons de ton ngúúndù, tu y avais opposé une fin de non-recevoir, préférant ainsi la décapitation. Mais sache, dès à présent que : ce que tu t’obstines à garder comme un secret ne l’est plus désormais pour moi. Aussi, de par ton attitude, somme toute incongrue et effrontée, tu t’es cependant rendu coupable d’insolence et d’irrévérence à mon endroit. Ceci constitue, à l’évidence, un délit de lèse-majesté. Pour ce faire, tu le paieras de ta vie.

En effet, pour convaincre l’auditoire ainsi que l’intéressé de la véracité de son propos, le monarque tenta illico une divulgation publique des informations dont il avait connaissance. Le malheureux sujet finit par se rendre compte qu’il s’était fait prendre à son propre piège et que désormais un sort funeste l’attendait.

Sur ces entrefaites, le roi ordonna qu’il soit décapité sans aucune autre forme de procès. Mais quand on voulut s’emparer de l’infortuné sujet pour l’emmener à la potence, son fils adoptif, rejeton de son épouse, demanda qu’on le déshabille afin qu’il récupère les vêtements qu’il lui avait prêtés. Ce qui fut fait séance tenante.

Les notables et dignitaires, à leur tour, indignés par la sentence tant autoritaire qu’expéditive frisant l’arbitraire du souverain2, et dans un élan libertaire mâtiné du souci d’équité et de justice, exigèrent que l’infortuné dresse un plaidoyer pour sa défense.

Saisissant sans la moindre hésitation cette inespérée et gracieuse opportunité, le condamné se lança dans une tirade pour le moins moralisatrice et philosophique en rapport avec les cinq pompons du ngúúndù.

Étant donné le fait que l’affaire, m’ayant valu cette comparution et, en conséquence, la sévère peine qui en résulte, est relative à ce que j’ai toujours considéré comme un secret intime et inviolable. À présent que je suis sur le fait accompli, il y a lieu de se rendre à l’évidence : mort je le suis, craindrai-je la putréfaction ? Pour ce faire, je vous confie ceci :

  • À l’égard d’une épouse, une attitude de discrétion et de prudence s’avère nécessaire dans le cadre de la communication. Toute cession de confidences particulièrement sensibles est absolument à proscrire dans le cadre des échanges verbaux. Bien évidemment, sans mon épouse, mon secret ne se serait jamais ébruité. Je suis l’objet d’une ignoble trahison de la part de l’être que j’ai aimé et je dois à présent mourir par sa faute.

  • C’est une erreur monumentale que d’inspirer confiance à un fils adoptif. Car en contrepartie, celui-ci ne saurait vous témoigner un respect absolu, moins encore de la gratitude. Je viens d’en faire la triste expérience : je vous prends tous à témoin quant à l’opprobre dont je viens d’être couvert de la part d’une personne, pour laquelle j’ai consenti tant de sacrifices, en vue de son éducation.

  • Un souverain est digne d’honneur, de révérence et d’allégeance de la part de ses sujets, tant il est le premier magistrat de l’État. Déroger à la règle est passible de sanction allant jusqu’à la peine capitale. Mon refus d’obtempérer ou du moins mon insoumission caractérisée me vaut présentement cette dernière peine.

  • Sans la sagesse de ses notables et dignitaires, une société est vouée à l’autoritarisme d’un potentat avec tout ce que cela implique d’arbitraire et d’absolutisme. Qu’on en juge par la sentence relative à l’exécution expéditive qui vient d’être prononcée à mon encontre.

  • Étant donné le fait que tout individu, quel qu’il soit, est doté de facultés intellectuelles, donc censé réfléchir et posséder quelque connaissance. Pour ce faire, il peut éventuellement être amené à enseigner autrui, dont les puissants.

En somme, vous conviendrez, sa majesté le roi et honorables dignitaires, que mon propos s’inscrit surtout dans cette dernière perspective, d’autant que mon dessein consiste à vous édifier sur une expérience personnelle. J’ose en dernier ressort, me résoudre à l’idée que vous avez pu cerner dans les cinq points ainsi énumérés, la signification des pompons du ngúúndù.

Les dignitaires, à la fois stupéfaits et séduits par autant de savoir et de sagesse dont ils furent abreuvés de façon magistrale, se concertèrent avec le monarque. De cette délibération, il en résulta la levée de la sentence de décapitation prononcée quelques instants plus tôt par le souverain. En conséquence, il fut décidé que le port du ngúúndù relèverait désormais d’une prérogative de la noblesse.

En effet au royaume de Loango, le ngúúndù est l’un des signes extérieurs par lequel on identifie toute personne assumant une quelconque fonction dans la structure politique de l’État ainsi que tout natif de clan princier. Par le passé, des éminentes personnalités de l’État, fraîchement promues aux hautes fonctions, recevaient solennellement le ngúúndù des mains du souverain en personne, ceci comme attribut de leur nouvelle dignité. Le ngúúndù est loin d’être une coiffure vulgaire, c’est pourquoi on ne le porte que lors des grandes occasions.

Le port du ngúúndù, par les princes et dignitaires, est souvent assorti d’un pagne voire d’une écharpe en raphia portée en sautoir, de l’épaule droite au côté gauche. À défaut de l’écharpe en raphia, il n’est pas rare qu’on arbore une palme frangée. La calotte royale avait cependant la particularité d’être garnie de griffes de grands félins dont le ngó ou tchíkúmbù “léopard”, symbole de l’autorité et de la puissance.

Signalons en passant qu’en dehors du ngúúndù, il existe le mpú sálà “coiffure de plumes” qui est d’ordinaire porté par le ngáángà líbókà “devin-danseur”, lors d’un rituel à la fois spectaculaire et sensationnel. C’est généralement un chapeau en peau de léopard ou de siinzi “genette” rehaussé d’une touffe de longues plumes de divers tons.

Au regard des règles d’usage présidant au port du couvre-chef, seuls les adultes et vieilles personnes de sexe masculin ont le privilège de porter le ngúúndù. Tout sujet saluant le souverain est tenu d’ôter sa coiffure, en guise de respect. La préséance voudrait également que les plus jeunes prennent le soin de se décoiffer au cours des salutations adressées aux anciens. Cette attitude est également observée par toute personne comparaissant lors d’un procès.

En somme, ce récit est manifestement un concentré de certaines valeurs cardinales et fondamentales sans lesquelles aucun État digne de ce nom ne saurait prétendre à l’harmonie sociale, la stabilité et au progrès. Il y est fait allusion, entre autres, à l’éclosion du génie individuel ou de l’initiative privée, au respect des principes moraux, des libertés individuelles et publiques, de la dignité humaine. La liberté d’opinions en tant que fondement du débat contradictoire. Un point d’orgue y est mis quant au respect des autorités et des institutions de l’État. On y recommande la stricte application du droit sur la base des notions d’équité et de justice. Il y est également fait mention de certaines attributions ou pouvoirs dont le monarque est investi, sans oublier des velléités de dérive autoritaire ou absolutiste de ce dernier. Ces velléités sont cependant bridées, annihilées par des contre-pouvoirs, lesquels s’avèrent absolument impérieux quant au contrôle de l’exécutif. La morale sociale voudrait aussi qu’on ne soit pas insensible et indifférent là où l’humanité ou la vie est injustement menacée et méprisée. Il est un principe humaniste recommandant le respect de la vie, tant celle-ci est sacrée. Un monarque, aussi puissant soit-il, ne peut donc délibérément disposer de la vie d’un sujet. Enfin, notons que l’acquisition du savoir et l’éducation du peuple constituent indéniablement un vecteur d’émancipation et du développement socio-économique.

Le ngúúndù est manifestement un symbole représentant les valeurs et principes institutionnels du royaume de Loango à savoir : le pouvoir, la loi, l’autorité de l’État, les libertés du citoyen, le respect de l’autorité, le respect de la vie, la justice, le travail, etc. Enfin qu’il faille souligner qu’à travers le temps, les illustres ancêtres du Loango ont forgé une institution royale d’une efficence telle qu’elle frise la modernité. C’est ainsi qu’il est aisé de relever dans ce mythe du nguundu la promotion des idéaux libertaires. À l’évidence, le Loango est par essence une terre de liberté sans laquelle aucun peuple ne saurait s’épanouir.

Il y a cependant lieu de reconnaître que l’exégèse esquissée n’a pas été une tâche aisée. Il est ici ouvert des pistes en vue d’un complément d’enquête qui permettra à coup sûr un décryptage effectif de toutes les subtilités. Mais le moins que l’on puisse dire c’est que la quintessence ou du moins la teneur de ce récit anecdotique, venu du fond des âges, est d’une actualité déconcertante. Le fait de porter le ngúúndù ne se résume donc guère à un acte banal, tant l’objet revêt une certaine valeur sacrale, cela implique pour l’individu une totale imprégnation quand ce n’est une incarnation des valeurs que véhicule cette coiffure.

Le ngúúndù, est manifestement l’un des symboles et attributs de la seigneurie, la royauté, la noblesse et le pouvoir princier. C’est pourquoi le port de ce couvre-chef, conférant à tout point de vue de la dignité et de la majesté, n’est pas du ressort de tous. Le respect du ngúúndù témoigne donc du respect des valeurs ataviques, ontologiques ainsi que de l’institution royale.

Extrait de : Panorama de la littérature orale du Loango, études des proverbes, Paris, Ed. PAARI, 2016, pp 108-114.

René Mavoungou Pambou
Bowamona Keb’Nitu
N’tu Mbali Wuta Lwangu
“La tête pensante qui déclame le Loango”
Ethnolinguiste de formation
Linguiste-bantuiste et chercheur en civilisation Kongo
Promoteur de la vilitude

1- Ledit récit a déjà été mentionné dans MAVOUNGOU PAMBOU (R.), Op. cit., tome 2, 2000, pp. 117-120.

2- Faute d’une datation précise, il y a tout lieu de croire que les faits rapportés dans ce texte se seraient déroulés au cours de la première dynastie, celle des Buvandji, dont les monarques s’étaient illustrés par des déprédations en tous genres et autres abus de pouvoir. Pour ce faire, ils ont sans management dévoyé l’institution royale. Suite à cette dérive absolutiste, le peuple de Loango exigera et obtiendra un recadrage institutionnel radical de l’État. À s’y méprendre, ce texte revêt tous les ingrédients d’une lame de fond ayant contribué à écarter les Buvandji du trône. On peut cependant apprécier le fait qu’en pleine période médiévale, avec l’avènement de la dynastie Kondi li Lwangu, s’opéra l’érection d’un mécanisme de pouvoir électif au sein du royaume.

« 

Proverbe Loango

WUNLYA YAAKU MBISHI TSHIBAKALA, KUNZABILA MU MVELULU NTSOFU

« Qui mange avec toi le poisson des hommes, il faut le reconnaître par sa manière de récolter le piment »

(Il faut savoir reconnaître à leur juste valeur et le mérite des personnes que nous côtoyons ou avec lesquelles nous entretenons des relations)

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